Pierre Parlebas

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JEUX SPORTIFS TRADITIONNELS ET MONDE ARABE

 

Le condensé d’une culture.

Au cours de l’histoire, chaque pays s’est choisi ses propres divertissements. En fonction de sa géographie, de ses coutumes et de ses valeurs, chaque région du globe a encouragé la pratique des activités ludiques qui correspondaient le mieux à son projet de vie collective. Cela est vrai pour les jeux cognitifs : l’Awélé est perçu comme un jeu africain, les Echecs comme un jeu européen ou le Go comme un jeu asiatique. La même connivence peut être observée dans les jeux physiques : c’est ainsi que se sont épanouis le Kora en Algérie, le Carrousel en Tunisie, le Bozkachi en Afghanistan, les Barres en France ou le Base-ball aux Etats-Unis. La relation des pratiques à leur terroir est parfois si forte que certaines activités ludiques sont considérées comme faisant partie du patrimoine d’une nation au point d’être revendiquées comme participant de l’identité de ce territoire. Enracinés dans un terrain, les jeux deviennent en quelque sorte le miroir de leur culture d’appartenance.

« Dis-moi à quoi tu joues, je te dirai qui tu es » ! Les normes de la civilisation arabe sont illustrées par les jeux dont cette civilisation favorise la pratique. Les activités ludiques sont la mise en scène de certaines valeurs préférentielles de chaque culture : le degré de violence toléré, le rapport entre l’homme et la femme, le type de relation avec les animaux, le niveau technologique des objets et des équipements, l’importance accordée à la coopération et à l’opposition… Les jeux sont le condensé d’une culture. Face au développement planétaire des sports, cela a-t-il un sens de parler, en particulier, des jeux du Monde arabe ?

Des jeux non représentatifs.

Les activités physiques sont aujourd’hui universellement recommandées comme facteurs de santé, de bien-être et de cohésion sociale. Le spectaculaire développement du sport semble répondre à cette valorisation hautement revendiquée des pratiques physiques. On peut cependant s’interroger : la mondialisation sportive qui s’impose de nos jours est-elle aussi bénéfique que les autorités le prétendent ? Peut-être n’est-ce là qu’une trompeuse illusion. En effet, les activités physiques sont très différentes les unes des autres, et le sport ne représente qu’une petite partie d’entre elles, soigneusement choisies en fonction de certaines propriétés particulières.

Le sport met en avant les jeux des pays qui, en raison de phénomènes historiques, ont assuré leur emprise sur une grande partie de la planète au cours des derniers siècles. C’est ainsi que les sports sont essentiellement les pratiques institutionnalisées, imposées par les pays coloniaux de l’Europe occidentale qui ont exploité leur triomphante réussite industrielle. On constate par exemple que tous les sports des Jeux Olympiques sont issus des pays européens sauf deux : le judo et le taekwondo ; il s’ensuit que les sports, marqués par leur pays d’origine, ne représentent pas la diversité interculturelle souhaitable. Les jeux olympiques, ce sont les compétitions sportives des pays industrialisés de conception libérale et de haute technologie, qui recherchent la performance dans le cadre d’une idéologie du progrès et de la domination. Certains de ces traits sont manifestement stimulants, mais d’autres peuvent paraître fort discutables. Quoiqu’il en soit, et quelque opinion qu’on en ait, ils ne correspondent pas aux caractéristiques de l’ensemble des populations du globe ; ils n’en sont pas représentatifs. Ils ne possèdent donc pas un fondement universel malgré ce qui est si souvent prétendu ; ils ont été mondialisés sous la pression de phénomènes historiques, politiques et économiques, et non en raison de concordances interculturelles.

Une logique motrice originale.

Le pourtour méditerranéen a été le berceau d’une grande partie de l’humanité pendant de nombreux siècles. De multiples façons de vivre s’y sont épanouies. Des travaux scientifiques y ont été accueillis avec bienveillance et ont fructifié ; on sait combien les savants arabes ont participé aux échanges et aux développements dans le domaine de l’astronomie, des mathématiques et de la médecine. Les activités ludiques ont bénéficié de cette effervescence et de cette créativité orientales, aussi bien dans le domaine des jeux de l’esprit, avec les échecs par exemple, que dans le domaine des jeux du corps. Cette influence arabe se manifeste avec éclat dans le « Livre des jeux », publié à Séville en 1283, sous l’impulsion du roi espagnol Alphonse X le Sage. Edité en plein Moyen Age, ce brillant ouvrage souligne l’ambiance orientale qui imprègne l’ensemble des jeux ibériques, et met en évidence les intenses brassages culturels qui favorisent les échanges entre communautés.

Compte tenu de l’exclusivité que le sport tend à imposer à son profit, surgit alors un problème avec beaucoup d’acuité. A côté du sport mondial, doit-on laisser une place au jeu local ? Peut-on identifier des jeux propres au Monde arabe ? Serait-il intéressant d’en favoriser la pratique ?

Les chercheurs ont révélé l’existence de milliers de jeux physiques traditionnels de par la monde. Quand on observe ces activités sur le terrain, qu’on les analyse et qu’on interroge les joueurs, on s’aperçoit que l’on est alors très éloigné de la sphère des sports proprement dits. Chaque jeu traditionnel est une petite société en miniature qui détient ses propres singularités liées aux objets utilisés, à l’aménagement de l’espace, à l’organisation du temps et au rapport entre les pratiquants. Chacun de ces jeux possède sa propre logique interne qui, très souvent, reflète quelques grands principes de sa société d’appartenance. C’est cette logique motrice, détentrice de l’intelligibilité du système d’action motrice original mis en œuvre par chaque jeu, qu’il serait fructueux d’étudier dans le cas précis des jeux du Monde arabe.

L’abondante diversité des jeux traditionnels s’inscrit dans le large éventail d’une « ethnomotricité » qui témoigne des façons particulières dont une société encourage à sa manière les rapports du corps agissant avec l’environnement et avec autrui. Il s’agit de l’immense variété des « techniques du corps » dont parle l’ethnologue Marcel MAUSS en soulignant que « chaque société a ses habitudes bien à elle ». Une tâche immédiate semble ici s’imposer : effectuer un inventaire de l’ensemble de ces jeux orientaux associés à leur aire culturelle, les décrire avec précision en les replongeant dans leurs contextes de pratique. Ce minutieux travail d’enquête est exigeant mais indispensable.

Des axes de recherche stimulants.

Un certain nombre de travaux scientifiques relatifs aux jeux du Monde arabe ont déjà été menés à bien et ils ont tous montré que les jeux traditionnels ne sont pas des activités inférieures ou des sous-sports destinés à être simplement préparatoires aux compétitions sportives. Nous savons désormais que les jeux traditionnels ont leur richesse spécifique et qu’ils sollicitent souvent, de la part des joueurs, des ressources d’action inconnues des sports.

C’est là un premier point : les jeux traditionnels arabes ne peuvent être considérés comme une pâle réplique affaiblie des sports mondiaux ; ils recèlent une logique interne originale, culturellement pénétrée des usages de leur terroir qui plongent les joueurs dans des rapports inédits avec l’environnement et au sein de réseaux de communication inhabituels. On ne joue pas dans le désert ou dans une oasis comme on joue sur un stade ou sur une patinoire. Les jeux traditionnels ne sont pas des sports de bas niveau : les objets, les espaces, les durées, les rapports sociaux, tout n’est pas inférieur mais différent, inventé ou transformé et souvent avec éclat.

Un second point mérite d’être relevé : tous les jeux traditionnels de la surface du globe ne se valent pas. De grandes disparités peuvent être observées, disparités qui provoquent des conséquences comportementales fort variées. Les jeux méditerranéens ne sont pas identiques aux jeux du Nord de l’Europe ni à ceux de la Patagonie. On ne joue pas non plus dans les dunes ou près des oueds comme on joue dans les prairies anglaises ou dans les sous-bois de l’Ile de France. Au sein de cette ludodiversité spectaculaire, il peut être intéressant de distinguer les traits particuliers arborés par les jeux du Monde arabe. Peut-on mettre à découvert leurs grandes caractéristiques motrices ? En quoi ces systèmes d’action ludique et motrice offrent-ils une intelligibilité nouvelle des tactiques du corps, en quoi éclairent-ils les normes et les croyances de leur société d’accueil ? Voilà un second questionnement qui demandera aux chercheurs une analyse approfondie des situations ludiques, des mécanismes intimes des jeux et des matrices d’engendrement des comportements corporels.

Un patrimoine ludique immatériel.

Une autre différence se fait jour entre un important lot de jeux que l’on retrouve quasiment identiques dans de très nombreux pays, et un lot plus restreint de jeux singuliers que l’on n’observe nulle part ailleurs. Les premiers sont des jeux « transculturels » ; ils soulignent l’homogénéité de la nature humaine qui, au-delà de disparités évidentes, se reconnaît dans un abondant cortège d’activités ludiques semblables, à quelques variantes près, sur toute la planète. Les seconds revendiquent une singularité qui se veut révélatrice de l’identité culturelle, jalousement défendue, de la communauté d’accueil. Il reviendra aux chercheurs de mener avec soin ce travail d’inventaire distinctif de ces deux catégories de jeux du Monde arabe qui prendra en compte les données précises de la culture matérielle sollicitée (rapport avec les espaces, les objets, les animaux…).

Il nous semblerait malséant, sous prétexte d’uniformisation, de vouloir gommer cette singularité : chaque culture a besoin de prendre conscience de ses ressources propres et de s’affirmer dans son originalité. En imposant leur image tel un blason, les jeux typiques peuvent magnifier l’identité d’une culture.

On devine que la difficulté sera de mettre en valeur ces jeux originaux monoculturels, tout en reconnaissant l’importance fondamentale des jeux transculturels. Il conviendra de trouver un équilibre entre ce qui est propre à la culture arabe et ce qui est commun avec d’autres cultures, en évitant toute crispation idéologique. Soulignons le piège d’un jeu prétendu « pur » qui n’est qu’illusion. Les pratiques locales sont toutes issues des multiples brassages d’acculturation des époques passées ;ce qui n’exclut pas qu’à un moment donné, une communauté puisse arrêter ses choix ludiques, les cultiver avec grand soin et hisser ainsi sur le pavois des activités originales choisies comme identitaires. L’éclosion de jeux différents et insolites peut devenir un excellent stimulant pour interroger les autres communautés et favoriser des confrontations interculturelles enrichissantes.

Ainsi que nous le constatons, les jeux du Monde arabe engagent un chantier ouvert, qui nécessitera de nombreux travaux scientifiques associés au terrain. Ceux-ci demanderont de relier en permanence les pratiques empiriques observées aux interprétations théoriques qui leur donneront tout leur sens. Les jeux du Monde arabe, tout comme ceux des autres civilisations, font partie du patrimoine immatériel de l’humanité et méritent une étude approfondie qui permettra de leur attribuer la plénitude de leur portée culturelle.


Prof. Pierre-Parlebas Jeux Traditionnels
Prof. Pierre-Parlebas
Jeux Traditionnels

Professeur de sociologie à l’Université Paris V, enseignant à l’UFR de Mathématiques « Logique formelle et informatique » (en 1992). Responsable du groupe national de recherche « Jeux et pratiques ludiques » des CEMEA (Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation actives) (en 1999). A enseigné longtemps à l’Institut national du sport et de l’éducation sportive (INSEP) et a participé à la formation des athlètes de haut niveau. Le lecteur pourra accéder sans difficulté aux 21 articles parus dans la revue E.P.S. entre 1967 et 1991 (ceux parus, entre 1967 et 1974, ont été regroupés dans un ouvrage: « Activités physiques et éducation motrice », Paris, E.P.S., 1976), et à ceux parus dans: Les Annales de l’ENSEP, n° 4 Décembre 1973: « Un modèle de jeu sportif collectif- le jeu des quatre coins. Etude mathématique de certaines structures de jeu sportif. » (p. 19-33) Culture Technique, n° 13, 1985, « La dissipation sportive », p. 19-28. Et aux ouvrages: Lexique commenté en science de l’action motrice, Paris, I.N.S.E.P., 1981. Aux quatre coins des jeux, CEMEA, 1984 Eléments de sociologie du sport, Paris, P.U.F., 1987. Sports enjeu, Paris, 1987. et During B. « La crise des pédagogies corporelles », Clamecy, Scarabée, 1981, p. 201-254.

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